mardi 28 mai 2019

Dessiner et photographier


Il m'a parfois été reproché, après que j'ai publié mon essai Les bonheurs de l'aquarelle, d'avoir fait le procès de la photographie. D'avoir été méprisante envers les photographes. D'avoir célébré l'aquarelle aux dépens de l'art photographique. 
C'est bien mal m'avoir lu (ou alors je m'étais vraiment mal exprimée, ce qui est tout à fait possible) : non seulement j'aime la photo mais je m'y essaie, en amateur, autant que faire se peut. J'ai souffert de ces reproches qui ont parfois pris la forme d'attaques, certain-e-s ne se rendant pas compte que ce qu'on écrit seul face à son écran sera lu par des "vrais" gens dans une "vraie" vie

Cet épisode déjà ancien (le livre est paru en 2009) m'est revenu en mémoire alors que je bouclais ce matin le petit carnet entamé hier sur une des plus jolies places de Dijon en compagnie de quelques apprentis carnettistes (voir le post précédent). Arrivée avec une heure d'avance pour profiter du bon de l'air, je les avais attendus à la terrasse d'un café, heureuse de savourer la lumière dorée et ce temps libre impromptu de dessin pour moi-même.


Il y avait les pigeons, les fleurs de paulownia, quelques jeunes finissant une nuit de bamboche vautrés au soleil sur la pelouse. Il y avait les demoiselles des magasins se hâtant vers leur travail, un balayeur plein d'balai comme dans la chanson. Il y avait un café crème et le sourire amical de Laura la serveuse. Il y avait le chant du crayon sur la page, les yeux plissés pour évaluer les proportions, le plaisir de faire quelque chose d'absolument inutile.



C'était absolument gratuit, absolument délicieux. Et je tire un plaisir totalement disproportionné d'avoir "sauvé" pour ma mémoire cette demi-heure de ma vie, par la grâce de quelques gouttes de couleur sur une feuille. Et d'une manière qu'aucune photographie, en ce qui concerne mes faibles capacités, ne saura jamais atteindre. 


 
C'est moi, ma manière de toucher le monde, ma manière de m'y poser parfois pour l'aimer un peu. Et ça me plaît, et j'ai envie de le partager. Je n'ai jamais rien voulu dire d'autre. Il n'y a pas de hiérarchie et le mépris n'est pas un sentiment dont je serais coutumière. On n'est pas forcés de choisir ! Ce que certains atteignent par la photographie (l'art de sauver le temps, le plaisir, la mémoire...), moi c'est l'aquarelle qui me le donne. Voilà.

Une question me vient : n’y aurait-il pas le même rapport entre dessiner et prendre une photo qu’entre aller à pied et prendre sa voiture ? Il s’agit à chaque fois de revenir au plus près de l’humain, de le désencombrer un peu de ses prothèses techniques. De s’en tenir à ses capacités propres — ses muscles, sa main, son œil. Dans les deux cas : ralentissement. Tant il est vrai que toute une part du progrès vise à gagner du temps. Il ne s’agit pas de honnir la modernité mais de réaliser, peut-être, que celle-ci ne devrait en rien modifier ce qui fait un homme — ou un pissenlit. Temps d’ouverture. L’instantané photographique, apte à tout capter du monde en un centième de seconde, ne remplacera jamais le temps long du dessin qui dans ses traits emprisonne, en même temps que ce jardin explosant de rosiers, les trente minutes passées à le dessiner, un peu du mois de juin, une fraction de l’histoire du monde, une demi-heure de ma vie baignée dans le parfum des roses."
 
(Les bonheurs de l'aquarelle, petite invitation à la peinture vagabonde, Transboréal, 2009)  
 

8 commentaires:

  1. Anne, I think you show love for all art. I wish I could do what you can do. I wish I could do what fine photographers do. I wish I could paint like Turner and the French impressionists. I can't. I can only do what I do-- working with my photos to make them more like the way I see and feel. As you say-- my way of touching the world. Hugs from someone who is feeling a bit old in the Pacific Northwest.

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    1. Bien à vous, Bill, dont j'aime tant le travail photographique !

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  2. Un lieu que j'aime bien .. ah les souvenirs d'enfance ... même si cela a bien changé ! :)
    vive l'aquarelle et la photographie :)

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  3. Je suis admirative de ton travail d'écriture, de dessin, d'aquarelle !

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  4. Bonjour,
    je me souviens bien de ce petit livre "les bonheurs de l'aquarelle", je me souviens aussi l'avoir offert à une amie marcheuse car à la lecture j'avais ressenti votre expression du bonheur "d'aquareller" mais au moins autant celui de marcher.
    Je suis photographe amateur, pardon amatrice, et je n'ai pas souvenir d'un quelconque mépris pour la pratique photo! Et je vais en profiter pour le relire avec plaisir.
    Je suis tout à fait d'accord avec votre texte de ce 27 mai et j'y ajouterais deux petites remarques :
    d'une part prendre une photo peut parfois prendre autant de temps que faire un croquis quand il faut attendre le rayon de lumière, des silhouettes, ou pas, dans le champs etc...
    d'autre part la photo présente un gros défaut par rapport au dessin : on ne peut pas éliminer, sauf par traitement informatique mais là c'est encore une autre histoire, un autre art)des éléments indésirables. Bien sûr on peut toujours isoler des détails, des petits ensembles de couleurs, bref composer … mais en dessin aussi.
    Merci pour ce joli blog.
    Dominique

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    1. Bonjour Dominique et merci pour ce message,
      Je crois que ce qui fait la différence en fait, c'est que le dessinateur doit prêter attention à chaque détail, afin simplement de le retranscrire sur le papier (un pétale après l'autre, l'oeil droit puis l'oeil gauche...), tandis que le photographe se fonde davantage sur une vision d'ensemble. En tout cas c'est ce que je fais quand je m'essaie à la photographie : j'essaie de m'imprégner d'une harmonie, d'un équilibre, d'un ensemble. Et à titre personnel, je passe rarement trois quarts d'heure à prendre un seul cliché, mais je sais que ça existe, bien sûr.
      Et quel plaisir toujours renouveler d'exclure de mon dessin, sans effort, les détails inutiles ou disgracieux : c'est ce que j'appelle le "photoshop aquarelle" !

      Merci de votre passage sur Bleu de Prusse et à bientôt.

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