vendredi 28 mars 2014

Alchimie, bleu de Prusse et contes gothiques


On connaît quelques erreurs de belle postérité : la tarte tatin et le camembert, pour ne citer que deux références qui viennent spontanément à l'esprit à l'heure du repas. Mais saviez-vous que le BLEU DE PRUSSE relève du même genre ? En 1709 à Berlin, quelqu'un a fait une grosse bêtise et ce faisant, a profondément et à jamais modifié la palette des peintres. 


L'histoire est d'abord celle d'un marchand de couleurs du nom de Diesbach. Il utilisait pour fabriquer sa couleur rouge une décoction de cochenille et de sulfate de fer qu'il précipitait avec de la potasse. Or, il se trouva qu'un un beau jour, venant à en manquer, il acheta de la potasse à un pharmacien malhonnête qui lui vendit sciemment un produit frelaté. Que croyez-vous qu'il arriva ? Le ROUGE attendu céda la place à un magnifique BLEU foncé, saturé et lumineux. 

A cette période, le bleu foncé était difficile à obtenir, à produire en grande quantité et à fixer. L'usage de l'indigo étant strictement encadrée par les lois sur le commerce, restait le très coûteux lapis-lazuli, l'azurite ou le pastel peu couvrant. 

Le pharmacien, un chimiste du du nom de Dippel, comprit tout de suite le profit qu'il y avait à tirer d'une telle découverte. Il améliora la recette jusqu'à commercialiser une couleur qu'il vendit sous le nom de "Bleu de Berlin" (Berliner Blau)... et qui le rendit millionnaire ! Le pauvre marchand de couleurs, pour sa part, ne tira aucun bénéfice de l'affaire. 
 Il y a une justice : en 1724, un Anglais du nom de Woodward publia sous le nom de "bleu de Prusse" la composition dudit bleu, ruinant ainsi Dippel et mettant la formule à la portée de tous.

Fe7(CN)18(H2O)x, où x varie de 14 à 18.
"On mélange en solution dans l'eau six parts de sulfate ferreux et six parts de ferrocyanure de potassium, on y ajoute vingt-quatre parts d'acide chlorhydrique et une part d'acide sulfurique. Au bout de plusieurs heures on verse dans la préparation du chlorure de chaux. Le Bleu de Prusse précipite au fond du récipient. Il ne reste qu'à le purifier du ferricyanure de potassium qu'il contient en faisant précipiter ce dernier par l'action d'un peu de chlorure ferrique dilué."
(On comprend au passage pourquoi il vaut mieux ne pas lécher son pinceau...) 

Johann Konrad Dippel a cependant laissé au monde - outre une recette d'huile animale efficace contre le ver solitaire, mais bon... - un autre souvenir : chimiste habile se réclamant de l'alchimie, théologien plusieurs fois poursuivi pour hérésie, un temps médecin personnel du roi de Suède, il a inspiré à la romancière Mary Shelley son personnage le plus célèbre : le fameux docteur Victor Frankenstein.



Il n'y a donc pas si loin de la couleur à l'alchimie. 
En doutiez-vous encore ?



8 commentaires:

  1. Heureusement que nous pouvons l'acheter tout fait, le beau bleu de Prusse...

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    1. Imagine que nous devions nous aussi aller négocier de la potasse frelatée chez le bon docteur Frankenstein !....

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  2. le bleu de Prusse c'est un peu comme le vert PSV c'est une marque déposée !

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  3. Art et culture, c'est magnifique! Merci.

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  4. C'est passionnant tout ça! Pourquoi est-ce qu'on en m'a pas enseigné la chmie en me parlant de couleurs? Cela m'aurait peut-être intéressée! ;-) ... Mais comment Mary Shelley a-t-elle eu connaissance de ce personnage si peu sympathique ?
    Merci pour ce moment de culture!

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  5. J'adore, j'adore, tes billets historico-artistico-rigolo-beaux!
    Sourire d'Ep'

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