samedi 2 avril 2011

De la lecture

"Celui qui lit ne sait rien de la page
qu’il n’a pas encore tournée. Il a toujours
le cœur nu. Il est toujours au pied de l’échelle
voyageuse, entre l’échelle et l’infini. Il veille
entre les mots. Le parfum de l’encre,
de la colle et du papier lui tenant lieu de lande,
de rivière, de chevaux, de clairière,
de caresses inoubliables.

Il s’évertue à séduire chaque marge,
chaque gisement de signes. Avec des gestes
de cérémonie. Beaux et simples.
Il rattrape au vol des mots insaisissables
 Il les alimente. Il les invente.
Il les ajoute à sa mémoire.

­ Où suis-je ? Où suis-je ?
gémit-t-il délicieusement comme s’il était entré
sans le savoir dans la plus somptueuse des forêts.

Celui qui lit ne sait jamais où il va se perdre.
Où il va se gagner.
Celui qui lit a une peine de cœur
inguérissable. Lire ne le guérira de rien.
Lire scandalisera, sacralisera sa peine.

Lire le tiendra dans la magie de son très haut chagrin.
Celui qui lit apprend
que pour celui qui écrit
le temps n’existe pas. Que la douleur,
le doute, l’aventure, le crissement de l’encre sur la page,
lui sont bouquets d’épis sous le ciel étoilé,
écroulement de fleurs rouges contre l’été.
Barque sans rivage. Enfance infranchissable.

Celui qui lit mâche le vent.
Il reconnaît son nom écrit au ras de l’eau.
Un souffle le trouble."

Joëlle  Brière, Celui qui lit
Editions de La Renarde Rouge, 2006.


Joëlle Brière est l'éditrice de cette merveilleuse petit maison d'édition qu'est La Renarde Rouge (basée à Véron, dans le nord de la Bourgogne) et quand elle se met à écrire, ses mots m'enchantent.

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